Suède

Lumière sur la Laponie suédoise

Lumière sur la Laponie suédoise

Dans la famille des Laponies, je voudrais… la Laponie suédoise. Celle à laquelle on ne pense pas forcément en premier. Et pour cause : le père Noël focalise l'attention sur la Laponie finlandaise, laissant à ses voisins scandinaves la discrétion des outsiders et l’intimité de l’inconnu. Une aubaine ! D’autant que la Suède septentrionale se décline à toutes les saisons – les Sami, eux, en décomptent pas moins de huit. Dálvvie (hiver) comme Giessie (été), on adopte l’art de vivre lapon tout autant qu’ailleurs, voire en mieux : aventures au grand air, sauna réparateur, feu de bois hypnotisant, plaids doux. La monotonie n’appartient pas au vocabulaire lapon. Et puis il y a cette lumière, tantôt rasante, tantôt éternelle, parfois dansante – toujours fascinante. Une lumière à nulle autre pareille.

 

Le paradis blanc ne connaît pas de frontières

Dans l’imaginaire commun, la Laponie est une terre immense saupoudrée de neige moelleuse où les rennes galopent en liberté, où le silence n’est perturbé que par le crissement des traîneaux et les halètements des chiens, où les aurores animent le ciel de leur ballet envoûtant. Un rêve boréal parfois teinté de désillusion, quand le surtourisme prend le pas sur l’authenticité de l’expérience. Ce revers de médaille, le nord de la Suède en est encore protégé, tant les projecteurs sont braqués sur son voisin finlandais. Or les rennes et les aurores n’ont que faire des frontières – les Sami non plus d’ailleurs qui jadis nomadisaient large, indifférents aux limites des États modernes. Si les ambitions industrielles, minières et ferroviaires les ont finalement rattrapés et ont conduit à la segmentation du territoire, le voyageur-rêveur, lui, se garde bien de telles considérations. Et opte volontiers pour la version la plus pure et la plus discrète du paradis lapon.

Jérome Galland

 

Des panoramas en noir et blanc ? 

Est-il si long, cet hiver qui plongerait le Grand Nord dans une nuit sombre et sans fin ? S’il s’étire effectivement sur plusieurs mois (de fin novembre à fin avril), il se décline en différentes périodes à l’ensoleillement et aux températures variés. L’automne hivernal, Tjakttjadélvvie, est considéré chez les Sami comme « la saison de la Marche ». Les rennes descendent des montagnes et migrent vers leurs pâturages d’hiver, la neige s’installe, le soleil prend peu à peu congé jusqu’à disparaître totalement. Mais fort heureusement, cette idée reçue selon laquelle les journées d’hiver ne seraient qu’une longue nuit noire infinie n’est pas exacte. La nuit polaire s’accompagne en réalité de quelques précieuses heures de luminosité ; un univers tantôt bleuté lorsque les nuages se reflètent sur les étendues de neige, tantôt rose-orangé lorsque le ciel se découvre et crée l’illusion d’un coucher de soleil à rallonge. Un tableau véritablement féérique. Puis vient le véritable hiver, Dálvvie, la « saison de l’Attention ». Le rythme ralentit et la nature se repose, figée sous un tapis de neige protecteur. Les branches ploient sous les couches de poudreuse, les troncs craquent sous l’effet du gel, les cheminées crépitent en continu dans chaque refuge lapon. Le soleil revient, rasant, pour finalement se montrer plus franc lors de l’hiver printanier – Gijrradálvvie, la « saison du Réveil ». La nature émerge alors de son hibernation : les arbres s’ébrouent, les lacs et rivières dégèlent, la faune ressort pour se nourrir et les jours rallongent enfin.

Clara Favini

 

Hiver confidentiel en Laponie suédoise

Toutes les saisons hivernales se prêtent admirablement au voyage en Laponie suédoise. Pour allier aventures au grand air et réconfort douillet, tout est affaire de camp de base. Il s’agit de choisir le cocon qui nous ressemble et répond le mieux à nos envies de déconnexion – et, en la matière, la Suède a de belles cartes à jouer. Du lodge familial et authentique tout en simplicité au refuge design au luxe justement dosé, du chalet aux rondins de bois à la cabane en verre au toit panoramique, il y en a pour tous les aventuriers. Avec, pour fil rouge, une hospitalité chaleureuse, un vrai souci du détail et une cuisine partout inspirée de la nature, plus sophistiquée qu’on ne l’imagine. En journée, chacun profite des quelques heures d’ensoleillement pour s’essayer à toutes sortes d’activités nordiques : sortie en motoneige sur une mer de glace, balade en traîneau tiré par des chiens d’attelage, promenade en ski de fond ou en raquettes dans la forêt… Et, bien sûr, une session de sauna suédois pour déverrouiller tout cela. Requinqué, on se tourne vers le ciel et l’on guette, croisant les doigts sous ses moufles. Soudain, les yeux s’écarquillent et l’on reste muet face à ce phénomène irréel dont le nom résonne comme le dernier vers d’un poème : aurore boréale.

Droits Réservés

 

Après le blanc, le beau temps

Si la neige lui va comme un gant, la Laponie suédoise n'est pas que ce paradis immaculé, cette allégorie de l'hiver. C'est aussi une terre de forêts au vert intense, de lacs et de cascades, de montagnes et de golfes recelant une faune et une flore fascinantes. Tout un monde habilement protégé par des parcs nationaux formidablement complémentaires, à l’instar de ceux d’Abisko et de Sarek. Les intersaisons sont courtes ; le printemps (Gijrra, la « saison du Retour ») a à peine le temps de faire fondre les stalactites et éclore les bourgeons que déjà la faune est en ébullition – rennes toujours, mais aussi oiseaux par centaines et quelques fâcheux moustiques. Voilà Gijrragiesse, l’été printanier. La bien-nommée « saison de la Croissance » se déploie dans une débauche de couleurs et de parfums. La Laponie suédoise est belle en technicolor. Bientôt, le soleil de minuit s’installe : Giessie est une période suspendue, propice à la méditation et à la contemplation – mais aussi à la pêche, à la randonnée, à la récolte (des fruits, des baies, des herbes, des champignons). Après, ce sera l’été indien et tout un cycle qui recommencera, imperturbable.

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Soleil éternel sur la voie royale

Que l’été est doux aux confins du Grand Nord. Aux beaux jours, la région offre un terrain de jeu privilégié pour les amoureux d’outdoor, sans toutefois souffrir d’une (trop) forte fréquentation comme en Norvège ou en Islande. La conduite, moins intimidante que sur les routes enneigées, devient une source de liberté autant que de plaisir : les distances sont courtes et chaque trajet se transforme en cinéscénie. Le soleil flirte avec l'horizon, nuit et jour, sans jamais se coucher. Une manifestation naturelle des plus déstabilisantes mais aussi des plus belles, l’astre jetant sur toute chose une lumière très particulière. On fait halte dans des villes de poche, loin des foules, au plus près de la vie locale. Là encore, les refuges lapons reflètent cette recherche de vérité et de simplicité : des structures intimistes et à taille humaine, dont des lodges chaleureux, des cabanes futuristes perchées dans les arbres, des chalets douillets posés au bord d’un lac ou enfouis dans la forêt. Ici et là, on troque volontiers le volant pour un guidon, une pagaie, une canne à pêche. Et, bien sûr, des chaussures de randonnée. En Laponie suédoise, les marcheurs peuvent emprunter plusieurs tronçons du célèbre trek de Kungsleden, la "voie royale". Un sentier historique de plus de 400 km établi à la fin du XIXe siècle et connu pour être l'un des plus beaux itinéraires pédestres au monde. D'Abisko à Hemavan, il traverse de splendides paysages de montagne et des prairies jonchées de fleurs alpines, ouvrant sur des panoramas uniques – glaciers étincelants, ruisseaux bouillonnants, gorges profondes et certaines des forêts de bouleaux les plus belles de Suède.

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Laponie Express

Le train a ceci d’extraordinaire qu’il permet de prendre la pleine mesure des distances parcourues tout en faisant défiler des paysages à grand spectacle. En la matière – immensité du territoire et panoramas photogéniques – la Suède se prête tout particulièrement au jeu. Si le maillage ferroviaire initié à la fin du XIXe siècle répondait à des ambitions industrielles, commerciales et militaires, il ouvre aujourd’hui la voie à une autre forme de tourisme, plus respectueuse, plus slow. Deux lignes de chemin de fer grimpent jusqu’en Laponie suédoise. En été, l’Inlandsbanan (la « voie de l’intérieur ») traverse la Suède dans toute sa longueur.  Quelque 1300 km entre Mora (Dalécarlie) et Gällivare (Laponie) en deux jours – le reste de l'année, la voie est utilisée pour l’activité de fret liée à l’exploitation forestière. Le vieil autorail rouge et blanc dépasse rarement les 80 km/h ; un rythme propice à la contemplation des lacs bordés de pins sylvestres et d’épicéas, des rivières se frayant un chemin vers la Baltique et des collines donnant un peu de rondeur aux paysages. Le conducteur klaxonne pour avertir les animaux sauvages du passage du train. Changement de décor en hiver avec une autre aventure ferroviaire. Depuis Stockholm, les trains de nuit SJ conduisent jusqu’à Luleå, porte d’entrée du Grand Nord suédois. 22 heures, le train se met en branle. Le convoi file à travers la nuit, fendant le pays du sud au nord, comme une parenthèse privilégiée entre deux mondes. Au réveil, le manteau de neige s’est considérablement épaissi : on est entré dans le royaume lapon. Changement de rame et embarquement pour le transfrontalier Train de l’Arctique, la « ligne du minerai de fer » (Malmbanan en suédois, Ofotbanen en norvégien). Un parcours mythique, intimement lié à l’histoire du territoire et véritable prouesse d’ingénierie ferroviaire, notamment la liaison reliant la ville minière de Kiruna du côté suédois à la cité portuaire de Narvik en Norvège. On s’installe du côté droit (dans le sens de la marche) et l’on se laisse aller à la rêverie : montagnes abruptes, lacs XXL (celui d’Abisko est particulièrement impressionnant), cascades gelées, vastes canyons, fjords au bleu presque irréel… Été ou hiver, Inlandsbanan ou Malmbanan : deux trajets, deux voyages contemplatifs, dans un pays où la fierté de prendre le train porte un nom : le tagskryt. Attention à la fermeture des portes, attention au départ.

William Fonteneau/Unsplash.com

 

Par

CLARA FAVINI

Photographie de couverture : Droits Réservés