Indonésie

L'Indonésie d’île en île

L'Indonésie d’île en île

Le gouvernement indonésien finit à peine de les répertorier. L’archipel compterait près de 13500 îles, dont seulement la moitié sont habitées ou même nommées. Trois d’entres elles : Sumatra, Java, Célèbes suffisent cependant à percer l’âme indonésienne. Un puissant mariage de cultures et de nature époustouflante.

 

Sumatra

Arthur et les orangs-outans

Juin 1876, un jeune Français s’enrôle dans l’armée coloniale néerlandaise. Cap sur Java. Débarqué à Batavia (actuelle Jakarta), et censé comme ses compagnons d’armes rejoindre Sumatra pour réprimer une révolte, le soldat Rimbaud déserte. « L’homme aux semelles de vent » ne réapparaîtra qu’en décembre, à Charleville-Mézières. Si de ce mystérieux épisode indonésien, le poète n’a laissé a priori aucune trace, les interprétations vont bon train. Des plus neutres (lire Rimbaud à Java : le voyage perdu de Jamie James) aux plus farfelues, telle la biographie de son beau-frère qui voit l’auteur du Bateau Ivre recueilli par les orangs-outans… La brume se dissipe sur la forêt de Bohorok, et avec elle les fantasmes rimbaldiens. Au détour d’une sente, suivant le pas et les chuchotements du ranger, un cri claque : trois grands singes roux s’accrochent à leur forêt primaire. Aucune trace d’Arthur, le cousin hominidé avec qui ils partagent plus de 96% de l’ADN et dont l’avidité pour les richesses terrestres a fait disparaître plus de 80% de leur population. Mea culpa sur fond de déjeuner frugal dans un warung et départ pour le pays Batak.

 

Orang Outang de SUMATRA

Horasindo Wisatanusa

 

A travers la campagne de Medan, capitale commerciale, caféiers et cacaoyers succèdent aux plantations de tabac et d’hévéas lancées sous la couronne hollandaise. Arrivé à Berastagi, l’air est pur et la cascade de Sipiso joue les brumisateurs géants.Embarquement pour l’île Samosir. Le petit ferry tousse. Sans doute la fraîcheur et les nuages qui accrochent les pentes bleues de la caldeira du lac Toba. Sentiment d’humilité devant ce géant de plus d’un km2, né il y a 74000 ans suite à la super-éruption du Toba qui cracha ses cendres jusqu’en Inde. Alors que l’on salue deux pêcheurs sur leur fragile esquif, à terre, pointent les premiers toits aux allures de bateaux. Les postes radio et pots d’échappements de Prapat, quitté 30 minutes plus tôt, se sont tus. Au village sans prétention d’Ambarita, on reste cloué devant ces maisons et le fin coup de ciseau à bois des Batak qui ornent piliers, façades et objets, de reptiles, oiseaux magiques et monstres. A Tomok, passage obligatoire sur la tombe du roi Sidabutar. Séduite par les sourires des Bataks, l’échine frissonne en apprenant leur tendance cannibale (encore fraîche). Mais seuls criminels et victimes consentant à servir de déjeuner étaient concernés. Alors, on s’installe volontiers au warung kopi (le café du coin) pour partager une partie d’échecs avec les meilleurs joueurs d’Asie du Sud-Est et, le soir venu, on trinque à l’alcool de riz devant les danses rituelles.  

Lac Toba

Horasindo Wisatanusa 

La route reprend vers Padang, à l’ouest, porte d’entrée du pays Minang. Des paysages sublimes confondent forêt et eau. On butine ces parfums végétaux en prenant garde à ne pas se poser sur la rafflesia, plante carnivore géante. L’Equateur passé, on arrive à Bukittingi (la haute colline) et gagne en calèche son marché réputé à travers toute l’Indonésie. Nouvelle échappée à travers lacs et volcans pour rencontrer les Minangkabau, une société matrilinéaire exceptionnelle dans le premier pays musulman du monde. Sumatra réserve ainsi de belles surprises. L’envie est forte de poursuivre l’exploration du côté des Mentawaï, chez les hommes-fleurs. Pourtant devant l’envie de conclure en douceur, l’île de Cubadak et son Paradiso village, un éden sur pilotis bordé de sable blanc et de récif corallien, l’emporte.

 

Java

L'âme de l'Indonésie

Ils sont ce qu’Angkor Vat est au Cambodge et Pagan à la Birmanie : des symboles du patrimoine architectural de l’Asie du Sud-Est. Edifiés entre le VIIIe et le Xe siècle et aujourd’hui classés par l’Unesco. D’abord, Prambanan, le plus grand complexe hindouiste d’Indonésie, dédié aux divinités Shiva, Vishnu et Brahma. Au total plus de 500 temples pointant vers le ciel, ornés de bas relief évoquant la grande histoire du Ramayana.

Archipel des Karimunjawa

Fotolia

Puis, toujours en périphérie de Yogyakarta: Borobudur, plus grand ensemble bouddhiste au monde dont les 72 bouddhas de la terrasse supérieure veillent sur la jungle. Suivant la ronde méditative du mandala, alors que le soleil éveille les bruits de la forêt, on se pose l’inévitable question : comment ces deux merveilles architecturales ont-elles pu être abandonnées pendant près de 1000 ans ? Les historiens restent cois, car si les premiers marchands musulmans avaient déjà un pied sur l’île, la suprématie de l’Islam était encore loin. Parmi les hypothèses, s’avance alors la crainte d’un tremblement de terre ou de l’éruption massive du Merapi, « montagne des dieux » mais aussi de feu, aujourd’hui considéré comme le volcan le plus actif de tout l’archipel. L’image cristallise toute l’âme de Java, et particulièrement du centre de cette île mystérieuse : un creuset culturel surplombé de forces naturelles extraordinaires. Pour s’imprégner de ces deux entités qui font Java, on commence par flâner dans les vieux quartiers de Yogyakarta, sur son marché aux oiseaux.

Surabaya à Java

Eric Lafforgue 

On chine batiks et kriss. La journée débute par une visite du palais du sultan, et se terminera par une représentation de wayang kulit, ces marionnettes racontant les deux contes sacrés de l’hindouisme, le Ramayana et le Mahabharata.  La mixité culturelle et religieuse de l’Indonésie a définitivement ses racines ici, au coeur fertile de Java. 

 

Les montagnes de feu

Sur cette route menant vers l’est défilent les images d’Epinal javanaises.  La brume enveloppe les rizières en terrasses, et se mêle au parfum du foin brûlé, tandis que, guidé par un paysan aux pieds nus, un buffle d’eau tire une charrue ouvrant une terre d’encre. Notre guide en profite pour expliquer l’organisation de la vie rurale et le chauffeur suggère un arrêt pour déguster un basko (soupe de nouilles et de boulettes de bœuf) matinal accompagné d’une portion de manioc grillé. Les appétits occidentaux s’en tiennent au mangoustan à la chair sucrée et au ramboutan rappelant le litchi. Ils déclinent le durian aux vertus soi disant aphrodisiaques mais dont l’odeur fétide décourage les plus curieux.

Bromo à Java

Kristian Cabanis/VISUM-REA

Passage à Surabaya, port d’entrée vers Madura, une île de caractère où chaque automne se jouent d’incroyables courses de char à taureaux. Enfin, la végétation laisse place à une « mer de sable » noire : les contreforts du Mont Bromo. Ce volcan actif est aussi un important lieu de culte hindouiste. Dans le contre-jour du couchant, trois cavaliers soulèvent un nuage de poussière sur les crêtes. 4 heures du matin, le réveil sonne. En route pour la caldeira du Tengger. Les yeux encore embrumés, le corps emmitouflé, on assiste à un extraordinaire rendez-vous quotidien : le ciel décline les bleus avant que le soleil n’embrase enfin le Bromo et sa quarantaine de voisins actifs. Le baptême des « montagnes de feu » se répétera  avec l’ascension du Kawah Ijen, amplifié par l’effort, les paysages lunaires, le lac émeraude, mais surtout la rencontre avec les forçats du soufre, pliant sous des paniers frisant les 100 kilos. Dans les parfums de vanilliers et de girofliers, les jambes fourbues redescendent alors vers une halte rêvée au coeur d’une plantation de café. Une partie de l’âme, elle, est restée là haut.

 

Célèbes

Dormir chez les Torajas

La région réserve encore bien des trésors. On aurait pu filer à l’ouest de Java, retenir sa respiration à Jakarta (surnommée le durian) puis s’échapper pour une grande bouffée d’air vert, dans les collines de thé du pays soundanais, ses vergers et ses geysers. Ce sera les Célèbes. Voyage enivrant au sein d’une forteresse montagneuse : le pays Toraja. Une semaine de marche douce à travers des cascades de rizières et de sourires. Célèbres pour leurs tongkonan, maisons aux toits évoquant selon les interprétations les cornes du buffle sacré ou le bateau, symbole de ce peuple qui serait arrivé par les mers…ou le ciel. Rudimentaire à l’intérieur, la maison présente une façade finement sculptée. Décorée de couleurs sacrées : rouge, blanc, noir elle affiche le statut de la famille au nombre de cornes de buffles. Car malgré évangélisation et tourisme, le peuple d’en haut reste ancré à ses croyances et traditions. Des rites funéraires d’abord, qui consistent à nicher leurs défunts dans la falaise.

Enfants Torajas

Tuul et Bruno Morandi

Une fastueuse cérémonie à laquelle on assiste à condition de supporter la vue du sang jaillissant des buffles sous les coups de parang. Derrière la cruauté, le sacrifice offre au mort une escorte cornue dans son dernier voyage. Le notre est aussi l’occasion de partager des moments de vie, tel ce déjeuner avec les écoliers au cours duquel on goûte le papiong, bambou fourré de viande épicée. L’après-midi glisse au son du marteau du forgeron et on est invité à partager le café cultivé maison, parfois à passer la nuit. Un tel accueil rendrait la redescente difficile si ce n’était pour rejoindre au Nord, l’île de Gangga et ses fabuleuses plongées.

 

Par

Baptiste Briand